Criminologie : le monde universitaire face à la bande à Bauer

Une bien belle histoire d’amitié et de fidélité :

La criminologie au CNU… ou la république irréprochable des amis de mes amis, version criminologique.

 

Reprenons dans l’ordre cette incroyable palinodie qui a vu, au mépris de toutes les règles, un certain nombre de mesures tenant du passe-droit et du bon vouloir du prince…:

 

Source Blogs LeMonde.fr 11 mars 2012

 

<<Criminologie : le monde universitaire face à la « bande à Bauer »

 

Le Conseil National des Universités va-t-il bientôt accueillir malgré l’avis unanime de ses représentantsune nouvelle section de « Criminologie » ? Il ne reste plus qu’un bon mois à ses promoteurs pour y parvenir, avant une élection présidentielle qui risque de ruiner leurs efforts et leur stratégie et de rebattre les cartes dans ce domaine comme dans d’autres. Ce projet est en effet trop évidemment politisé pour sortir indemne du changement politique qui semble s’annoncer. Décryptage sans concession, documents à l’appui.

Apparition et montée en puissance politique d’Alain Bauer

A l’origine, on trouve le personnage d’Alain Bauer. L’ancien militant du parti socialiste, rocardien, a opéré un virage à 180 degrés à partir de la fin des années 1990. D’abord sans doute en relation avec des intérêts commerciaux puisqu’il avait fondé une société privée de conseil en sécurité (AB Associates) qui a beaucoup profité du lancement des Contrats Locaux de Sécurité après 1997. Ensuite sans doute pour ses ambitions universitaires. Car cet homme, qui publie des livres à tour de bras mais n’a jamais soutenu le moindre doctorat en sciences sociales ni réalisé la moindre recherche empirique, rêvait apparemment depuis longtemps du titre de « professeur de criminologie ». Il partage ce rêve avec son ami Xavier Raufer (de son vrai nom Christian de Bongain), ancien cadre du parti d’extrême droite Ordre Nouveau (il fut membre de son bureau national et candidat sous cette étiquette aux élections municipales à Paris en 1971) reconverti dans l’analyse des « nouvelles menaces » reliant sécurité intérieure et terrorisme international. En duo, les deux hommes ont d’abord développé une importante stratégie éditoriale avec la complicité des Presses Universitaires de France, occupant le terrain par une avalanche de livres (notamment des « Que Sais-je ? »). C’était de fait un bel affichage que de signer des livres comme « criminologues » dans des collections universitaires. Mais une stratégie de communication ne donne pas un titre universitaire. Lorsque Xavier Raufer signait des interviews dans la presse et des tribunes dans Valeurs actuellescomme « professeur de criminologie à l’Université Paris 2 », il commettait en réalité une infraction au code pénal (Art. 433-17), celle d’usurpation de titre. L’intéressé l’a bien compris, qui finira par soutenir une thèse en 2007, mais en… géographie. D’où l’intérêt d’une section de « criminologie » du CNU qui viendrait le qualifier pour concourir à l’obtention d’un poste titulaire dans l’enseignement supérieur. Mais la réputation de Raufer-Bongain n’est plus à faire et la chose sera difficile pour lui si la gauche revient au pouvoir. Alain Bauer le sait sans doute depuis longtemps et a choisi une voie plus directe.

 

Photo : lepost.fr

Grâce à une incontestable agilité politique et grâce à l’influence et au pouvoir que donnent la position de dirigeant dans la franc-maçonnerie(il fut conseiller de l'Ordre et adjoint de Philippe Guglielmi de 1996 à 1999, puis Grand Maître de 2000 à 2003, avant de démissionner de toutes ses responsabilités nationales en 2005), l’ancien rocardien a réussi à approcher de très près Nicolas Sarkozy à partir de 2002, jusqu’à devenir un de ses conseillers presque officiel sur les questions de sécurité. Le renvoi d’ascenseur ne se fait pas attendre. Lorsque N. Sarkozy créé l’Observatoire National de la Délinquanceen 2004, il place Alain Bauer à sa tête. La diffusion de l’information statistique ne risquera pas ainsi de gêner la nouvelle stratégie de communication politique et la nouvelle « politique du chiffre »impulsée par le ministre de l’Intérieur. Les échanges de loyaux services s’intensifient lorsque Nicolas Sarkozy accède à la présidence de la République. Alain Bauer préside notamment la Commission nationale de la vidéosurveillanceainsi que celle du contrôle des fichiers de police, éléments centraux de la politique de sécurité du nouveau gouvernement. De façon encore plus globale et significative, A. Bauer se voit confier par N. Sarkozy dès 2007 une « mission sur la formation et la recherche en matière stratégique ». Ce rapport intitulé Déceler–Étudier–Former : une voie nouvelle pour la recherche stratégiqueest publié le 20 mars 2008. Il y est question de « rassembler » l’ensemble de la recherche sur les questions de sécurité et de justice pénale dans un unique organisme public placé sous tutelle gouvernementale et installé à l’École militaire de Paris. Tout un symbole. C’est de là que part le projet de créer une nouvelle section du CNU reliant sécurité intérieure et conflits internationaux à travers la Criminologie.

En retour, le décret présidentiel du 25 mars 2009nomme Alain Bauer « professeur de criminologie appliquée» au Conservatoire national des Arts et métiers (CNAM). Un fait du Prince. Depuis, Alain Bauer est donc le premier « professeur de criminologie » (appliquée) en France. Fin 2011, il signe un nouveau « Que-Sais-Je ? » avec Christophe Soullez (son adjoint à l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, lui aussi criminologue auto-proclamé, auparavant directeur de cabinet de plusieurs collectivités territoriales, notamment dans les Hauts-de-Seine), livre qui célèbre « la grande réorientation » de la politique de sécurité entreprise à partir de 2002. Un plaidoyer pro domoen quelque sorte.

A la recherche d’alliés dans la stratégie de légitimation universitaire

Dans cette vaste entreprise de conquête de pouvoir institutionnel et de légitimation scientifique, le duo Bauer-Raufer avait besoin d’alliés dans le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur. Les premiers sont naturellement ceux qui partagent la même orientation politique que l’entourage de Nicolas Sarkozy : la « droite dure » ou la droite de la droite. Ainsi lorsque Alain Bauer obtiendra début 2011 du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (dirigé par Valérie Pécresse) le lancement d’une (pseudo) « consultation de la communauté scientifique» sur le projet de section au CNU, la tâche sera officiellement confiée à Christian Vallar, professeur de droit à l’Université de Nice, qui appartient à la frange la plus dure de la droite niçoise. De même, lorsqu’il s’agit actuellement de réfléchir à un président pour la future section de « criminologie », le petit groupe se tourne vers Yves Roucaute(*). Professeur de science politique à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, ce dernier est aussi un soutien officiel de Nicolas Sarkozy en 2007 de même qu’un ardent défenseur de l’intervention américaine en Irak en 2003. Chroniqueur sur le site « La droite libre », Y. Roucaute est aussi l'auteur du « fameux » discours de Claude Guéant prononcé devant les étudiants du syndicat UNIle 5 février dernier, au cours duquel il avait notamment déclaré que « toutes les civilisations ne se valent pas».

Dans le milieu universitaire et scientifique, personne n’est dupe à propos de ce noyautage politique et de cette manipulation de la référence à la « criminologie » par un tout petit groupe de personnes cherchant avant tout à favoriser leurs orientations idéologiques, leurs positions institutionnelles et leurs situations professionnelles. C’est bien pourquoi la « bande à Bauer» n’a jamais trouvé de soutien chez des universitaires ou des scientifiques un tant soit peu reconnus et occupant suffisamment de surface institutionnelle et/ou intellectuelle pour être autre chose que des électrons libres, des seconds couteaux, des hommes plutôt en fin de carrière et en mal de reconnaissance. De ce point de vue, le décalage est véritablement énorme entre d’une part la notoriété et l’influence d’Alain Bauer et de ses alliés auprès du pouvoir politique actuel et d’une bonne partie des journalistes et, d’autre part, la quasi-unanimité que son entreprise de légitimation intellectuelle a fait contre elle dans le milieu universitaire où ils cherchent aussi à s’imposer.

Un rejet quasi unanime dans la communauté universitaire et scientifique

Alain Bauer a l’habitude de balayer toute critique en qualifiant les arguments de ses adversaires de propos « militants » ou « politiques ». La ficelle est grosse et le fait erroné. En réalité, la liste est longue des prises de positions hostiles de presque toutes les institutions représentant le milieu académique, regroupant des universitaires qui se situent politiquement aussi bien à droite qu’à gauche. L’entregent, la bonhomie et l’influence du personnage suffisent pourtant souvent à tromper les journalistes et les élus qui ignorent la réalité des condamnations et rejets massifs dont Alain Bauer est l'objet dans la communauté universitaire. Jugeons plutôt :

- Dès la fin de l’année 2008, l’auteur de ces lignes alerte la communauté universitaire et scientifique sur l’importance du rapport Bauer précité (Déceler–Étudier–Former : une voie nouvelle pour la recherche stratégique). L’article, intitulé « Une "nouvelle criminologie" française. Pour quoi et pour qui ?» est publié dans la grande revue des pénalistes : la Revue de sciences criminelles et de droit pénal comparé(fondée en 1936).

- En janvier 2009, un premier manifeste intitulé « Pourquoi nous ne voulons pas de la ‘nouvelle criminologie’ et des projets de contrôle de la recherche sur la ‘sécurité intérieure’ dans lesquels elle s’inscrit» est publié sur le site de l’association « Sauvons la recherche ». Il est signé par quelque 270 membres de la communauté universitaire et scientifique.

- Le 6 février 2009, une tribune publiée par le journal Libérationfait état d’une pétition contestant la nomination politique directe d’Alain Bauer à la chaire du CNAM, pétition qui a recueilli près de 400 signatures d’enseignants, d’étudiants et de collaborateurs divers du CNAM.

- Dans un communiqué du 8 mars 2011, l’association pour la « Qualité de la science française » (qui « a pour mission de défendre et de promouvoir la qualité et la créativité de l’enseignement supérieur et de la recherche en France»), résumait les choses en écrivant que ce projet de nouvelle section de Criminologie « semble surtout motivée par le souci d’une minorité d’obtenir ainsi une reconnaissance institutionnelle et scientifique que la communauté universitaire ne lui accorde pas».

De fait, avec l’annonce par le groupe Vallar de son projet d’une section associant de surcroît la « criminologie », la « diplomatie », la « polémologie » et la « stratégie », les communiqués tombent en pagaïe dans les semaines et les mois qui suivent :

- Le 14 mars 2011, un Communiqué de l’Association française de criminologieindique que « la criminologie n'a rien à voir avec la stratégie ou la science de la guerre» et que l’association « refuse de prendre part à ces orientations dangereuses et trompeuses».

- Dans un communiqué du 23 mars 2011, le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), plus important centre de recherche français sur les questions de délinquances, dénonce une méthode qui vise au « contournement des textes et des règles qui seules assurent la garantie d’un fonctionnement transparent et démocratique de nos institutions universitaires». Et il termine en précisant que : « cette mention délirante de la criminologie comme sous-ensemble particulier des sciences de la guerre achève de convaincre, avant même tout débat, que l’entreprise n’a aucun rapport avec la connaissance du crime, son traitement et les réactions sociales qu’il suscite ou appelle ; sauf à considérer que la moindre infraction (de l’absentéisme à l’école à la délinquance sexuelle ou routière) est partie d’un ensemble plus vaste, celui du terrorisme international ».

- Le 24 mars 2011, l’ensemble des animateurs français et étrangers de la revue Champ Pénal. Nouvelle revue internationale de criminologiepublié un communiqué exceptionneldans lequel ils écrivent : « issus de diverses disciplines des sciences de l'homme et de la société et d'horizons intellectuels variés, nous exprimons notre plus vive inquiétude à la lecture de la lettre d'intention diffusée par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche et signée par MM. Vallar et Villerbu, dernière étape en date d'un processus visant à créer, contre l'opposition de l'immense majorité de la communauté universitaire, une section criminologie étendue à la diplomatie, la polémologie et la stratégie dans les universités françaises. Comme la plupart de nos collègues, nous nous opposons fermement aux orientations qui guident ce processus et ne participerons pas à une consultation que nous refusons de cautionner. Ce qui se dessine vise à développer un savoir de gouvernement inféodé à des présupposés doctrinaux au mieux fortement contestables, au pire tout à fait dangereux».

- Le 13 mai 2011, une Déclaration est publiée par près de 70 universitaires,dont de nombreux directeurs d'instituts de sciences criminelles des universités françaises, qui écrivent : « Nous contestons à la criminologie toute qualification de ‘discipline’ autonome ou de ‘science’ à part entière. En un siècle d'existence, la criminologie n'a en effet jamais été autre chose qu'un champ d’étude au croisement de nombreuses disciplines». Ils estiment que « le Rapport remis par Monsieur Alain Bauer en 2008 sur "La formation et la recherche stratégique" est une dénaturation de la criminologie lourde de conséquences négatives. La criminologie ne saurait se réduire à un ensemble de savoirs sur la sécurité intérieure et la sécurité extérieure. Aucun criminologue universitaire ne peut raisonnablement accepter une telle assimilation». Et ajoutent : « nous réprouvons, plus généralement, l'instrumentalisation de la criminologie à des fins politiques qui vise à apporter une pseudo-caution scientifique à une politique pénale à la dérive ».

- Le 12 avril 2011, un Communiqué de l’Association française de science politiqueindique que « à quelques mois d’une recomposition de la composition du CNU, à un moment où la campagne électorale qui accompagne ce renouvellement est déjà engagée, l’Association entend combattre toute volonté arbitraire et politique de redécoupage du CNU qui ne pourrait que modifier les équilibres internes aux disciplines reconnues légitimement. Elle appelle surtout l’attention de ses membres sur les risques d’une instrumentalisation politique nocive des savoirs liés au champ des politiques pénales et de la criminologie, mais aussi des relations internationales».

- En janvier 2012, une Motion de l’Association française de droit pénalexprime « son indignation», « met en garde contre l’instrumentalisation de la criminologie à des fins politiques» et « dénonce tant la méthode qui a présidé à la mise en place de cette nouvelle instance que l’inconsistance de son objet».

- Dans sa lettre du 11 février 2012, l'Association Française de Sociologie déclare qu'elle « se joint aux protestations déjà exprimées contre le projet de création d’une section de criminologie au CNU». Elle condamne « la constitution de cette section par nominations ministérielles». Et précise que « ce projet n’a aucune légitimité, dans la mesure où il n’existe pas en France de cursus doctoraux en criminologie. Il est dangereux car il ne peut que conduire à une segmentation et un émiettement disciplinaire contre-productif et contradictoire avec le développement des coopérations interdisciplinaires».

- Enfin, le 28 février 2012, un nouveau communiqué conjointnous informe qu’une délégation formée de Virginie Gautron, maître de conférences à l’Université de Nantes, Alain Blanc, président de l’Association française de criminologie, Jacques Buisson, président de l’Association française de droit pénal, Fabien Jobard, directeur du CESDIP et Xavier Pin, professeur de droit pénal, a rencontré M. Thierry Rambaud, conseiller au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche » afin de connaître les intentions du ministère. L’on y apprend notamment que le ministère « refuse de communiquer à la communauté universitaire les résultats de la "consultation publique" ouverte en mars 2011 et clôturée en juin 2011», qu’il « refuse de nous indiquer le calendrier relatif à la constitution de la section en question», qu’il « n’a pas été en mesure de nous indiquer les besoins actuels en termes d’emploi auxquels répondrait une section CNU de criminologie» et même que « le ministère n’a pas été en mesure de nous indiquer la moindre définition de la discipline évoquée» !

La boucle est ainsi bouclée. S’il fallait encore s’en convaincre, la lecture de la leçon inaugurale d’Alain Bauer au CNAMvaut le détour. Elle a beau être publiée sous forme d’opuscule par les Éditions(dites) du CNRS(sic !), on y vérifie que derrière le mot « criminologie » il n’y a en réalité aucun contenu scientifique, aucune définition ni analyse précise du champ scientifique que recouvrirait une telle discipline en France. Dès lors, quand son auteur déclare le 7 mars 2012 à l'agence spécialisée AEF-Info: « Je souhaite que la criminologie, après plus de 50 ans de bataille, trouve enfin sa place et sorte la France de son isolement parmi toutes les nations développées », on se dit que c’est plutôt deux siècles de retard que la France s’apprêterait à prendre en ce domaine, cette vaste supercherie ramenant les sciences humaines et sociales au stade d’ingénierie politique ou de science du Prince où elles stagnaient parfois encore au début du 19ème siècle.

Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS>>

+++ Fabien Jobard sur le site du CESDIP fait le compte rendu d’une rencontre avec le ministère le 27 février, alors que l’arrêté créant la section criminologie au CNU était signé depuis deux semaines !

  1. <<La section "criminologie" du CNU remonte le temps !

Compte-rendu d’une shadow-entrevue avec le cabinet du ministre de l’enseignement supérieur

par Fabien JOBARD - 28 février

Nous avions publié il y a quelques semaines un compte-rendu d’une entrevue avec le cabinet du ministre, qui avait sollicité ces échanges en vue de débattre d’une éventuelle section de criminologie au CNU. Or, le lundi 27 février, jour de notre entrevue, cela faisait 14 jours déjà que l’arrêté créant la section était signé ! (voir JORF n°0064 du 15 mars 2012 page 4800 texte n° 40 portant deux arrêtés du 13 février)...

Nous reproduisons, inchangés, les termes de notre compte-rendu.

Une délégation formée de Virginie Gautron, maître de conférences à l’Université de Nantes, Alain Blanc, président de l’Association française de criminologie, Jacques Buisson, président de l’Association française de droit pénal, Fabien Jobard, directeur du CESDIP et Xavier Pin, professeur de droit pénal, a rencontré ce lundi 27 février M. Thierry Rambaud, conseiller « Enseignement supérieur / Sciences humaines et sociales » au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, sollicité par nous sur les questions relatives à la création imminente d’une 75e section du CNU, section de criminologie. Nous le remercions de nous avoir reçus.

Voici la synthèse de la teneur de nos échanges :

Le ministère refuse de communiquer à la communauté universitaire les résultats de la "consultation publique" ouverte en mars 2011 et clôturée en juin 2011. Une centaine de personnes auraient répondu mais le Ministère n’est pas disposé à révéler les opinions exprimées. Tout au plus nous a-t-il été indiqué un "clivage" entre les juristes qui seraient "plutôt réservés" et les médecins et autres qui seraient "plus tempérés".

Le ministère refuse de nous indiquer le calendrier relatif à la constitution de la section en question. La seule indication qui nous a été donnée est que le mois d’avril correspond traditionnellement à un "temps de réserve" durant lequel les ministères ne prennent plus de décision compte-tenu des élections présidentielles. Le ministère a refusé de nous dire si oui ou non il y aurait une décision en mars.

Il nous a été affirmé que quiconque aurait publiquement fait valoir sa nomination dans une section criminologie du CNU n’était pas fondé à le faire : aucune nomination n’a été arrêtée.

La procédure, qui pourrait donc être mise en œuvre en mars 2012, impliquera la prise de 3 arrêtés : un arrêté autorisant l’ouverture d’une nouvelle section, un arrêté de nomination des membres de cette section, et un arrêté appelant la constitution d’un corps électoral. Il a été soutenu que l’absence d’un corps électoral ne devrait pas faire obstacle aux deux premiers arrêtés. Néanmoins, si, une fois la section formée, le nombre d’électeurs n’était pas substantiellement supérieur au nombre de membres, la section ne serait pas viable.

Le ministère n’a pas été en mesure de nous indiquer les besoins actuels en termes d’emploi auxquels répondrait une section CNU de criminologie.

Le ministère n’a pas été en mesure de nous indiquer la moindre définition de la discipline évoquée. Tout au plus nous a-t-il été indiqué, d’une part, que la section en question s’intitulerait uniquement "criminologie" et d’autre part que les docteurs qui ne trouvaient pas de qualification dans les sections 01, 02, 04, 19, 22 pourraient trouver espoir de se voir qualifiés dans cette nouvelle section : tel serait l’objectif.

Enfin nous avons interrogé notre interlocuteur sur deux alternatives possibles au projet en cours, à savoir :
 La double qualification par la section disciplinaire d’origine puis par la section de criminologie.
 La rénovation des Instituts de Sciences Criminelles et plus largement le soutien à l’ouverture des Universités à la criminologie dans les sections existantes.

Le ministère a rejeté la première proposition : il n’entend pas que la section de criminologie délivre une habilitation après une qualification délivrée par une autre section. Il a pris bonne note de la seconde proposition.

Post-scriptum :

Cette rencontre fait suite à diverses initiatives de la communauté scientifique, telles que :

Association française de criminologie : http://afc-assoc.org/?q=node/34

Association française de science politique : http://www.afsp.msh-paris.fr/,

Association des juristes pénalistes : http://www.francepenal.org/# !consei...

Association française de sociologie : http://www.afs-socio.fr/lettre-en-c...

Texte signé par près de 70 collègues, dont de nombreux directeurs d’instituts de sciences criminelles et de criminologie : http://isc-epred.labo.univ-poitiers...

Qualité de la science française : http://www.qsf.fr/2011/03/08/a-prop...

Revue champ pénal : http://champpenal.revues.org/7999,

CESDIP : http://www.cesdip.fr/spip.php?article552>>

 

(*) Après le succès de « Toutes les civilisations ne se valent pas » interprété par le ministre de l’Intérieur sur un texte d’Y. Roucaute, on lira sans faute la dernière production de ce dernier : La "ligne Sarkozy" a fait sortir la France du relativisme et de ses lâchetés (Le Monde | 15.03.12 | 13h07  •  Mis à jour le 15.03.12 | 17h08) C’est beau comme une ode d’un ex-grand poète surréaliste à Staline…

 

Pour des réactions à cette création purement politique d’une section au CNU, on se reportera encore à :

 

http://insecurite.blog.lemonde.fr/2012/03/19/la-criminologie-selon-le-professeur-alain-bauer-petite-enquete-au-cnam/

 

Dont j’extrais

1/ ce communiqué du 15 mars, du bureau de la Commission permanente du CNU qui fait état de son « indignation » face à « la création d’une nouvelle spécialité scientifique par une voie politique ». Il « rappelle que ce projet n’a fait l’objet d’aucun débat au sein de la communauté universitaire et qu’il a été préparé dans la plus grande obscurité et dans la méconnaissance des positions exprimées par la très large majorité des spécialistes des sciences criminelles et des questions de sécurité ». Il ajoute enfin que « tout en soutenant les démarches visant à dynamiser les études en criminologie comme champ d’étude pluridisciplinaire, le bureau estime que cette création est portée par un groupe de personnes véhiculant des préoccupations étrangères à toute considération scientifique »

 

2/ cet entretien avec Antoine BEVORT, professeur de sociologie au CNAM, membre du Laboratoire Interdisciplinaire de Sociologie Économique (LISE) et actuellement président du Conseil scientifique du CNAM. Il s’exprime ici à titre personnel en réaction aux débats suscités et aux commentaires postés (notamment par Alain Bauer lui-même) à la suite de notre précédent article sur ce site.

 

Laurent Mucchielli :

Antoine Bevort bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Nous sommes nombreux à voir dans la nomination d’Alain Bauer au CNAM un pure et simple fait du Prince. Pouvez-vous confirmer ou infirmer ce fait ?

Antoine Bevort :

Le registre des délibérations du Conseil de perfectionnement du CNAM (instance compétente lors du recrutement d'Alain Bauer pour donner un avis avant la décision par le CA) permet de savoir quand et dans quelles circonstances précises monsieur Bauer a été nommé au CNAM. ON peut ainsi lire dans le procès-verbal de la séance du Conseil de perfectionnement du 13 janvier 2009, qu’en « Séance restreinte aux professeurs titulaires de chaire et aux professeurs des universités » a été discutée par cette instance, puis mise au vote, la « proposition du ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche de créer une chaire de "criminologie appliquée" sur laquelle serait nommé M. Alain Bauer (en application de l'article 6 du titre VIII du décret du 22 mai 1920) ». A l’issu d’une discussion, un vote a effectivement eut lieu et la proposition du ministre a reçu un avis favorable par la plus courte des majorité possible : 14 voix sur 27. Il est donc clair que, contrairement à ce qu’il prétend, monsieur Alain Bauer n’a pas été « élu par ses pairs » dans des conditions comparables avec le recrutement des enseignants à l’université ou des chercheurs au CNRS. Les recrutements des enseignants chercheurs universitaires sont en effet des concours de la fonction publique, qui supposent des certifications (en l’occurrence un doctorat que monsieur Bauer n’a jamais soutenu nulle part) et un dossier de compétence (sur l’expérience pédagogique et sur les publications scientifiques), qui sont ouverts à toutes celles et tous ceux qui présentent ces certifications, les commissions formées choisissant au final la personne qu’elles jugent la plus apte pour le poste ouvert au concours. Il en va de même pour le recrutement ordinaire des Professeurs titulaires de chaire, un corps propre du CNAM, qui ne suppose pas des certifications, mais qui résulte néanmoins d'un concours, avec appel à candidature et sélection du candidat jugé le plus apte. Rien de tel ici : monsieur Bauer était le seul et unique candidat pour la chaire de criminologie du CNAM, il n’a été mis en concurrence avec personne d’autre.Et il ne s’agit dans aucun cas d’un poste ouvert au sein du Conservatoire pour remplir un besoin pédagogique et scientifique correspondant à des choix stratégiques réfléchis de l'établissement. Il s’agit bien d’une « proposition du ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche », qui n’a jamais dissocié le poste de la personne proposée par le gouvernement pour l’occuper. Il s’agissait bien d’une demande émanant directement du gouvernement et ne concernant qu’une seule et unique personne.Certes, cette procédure a été utilisée par les gouvernements de gauche comme de droite pour faire bénéficier dans des conditions extraordinaires des personnes d'un poste de professeur au CNAM, mais dans ce cas précis aucune justification pédagogique ou scientifique, hors le fait du Prince, ne fonde une telle procédure.

 

Laurent Mucchielli :

Alain Bauer invoque des « milliers d’étudiants » qui seraient maintenus en France « dans la clandestinité » du fait de la non existence officielle de la criminologie à l’université. On lit dans la présentation officielle de son cours sur le site du CNAM qu’il s’adresse ainsi aux étudiants de Licence ou Master 1 en Droit ou Science Politique (étrangement ni en sociologie, ni en psychologie ou autres disciplines encore) ainsi qu'à tous les professionnels du droit et de la sécurité. On suppose donc que l’ouverture de son cours au CNAM a suscité un engouement remarquable. Qu’en est-il ?

Antoine Bevort :

La façon dont les activités d'enseignement et de recherche de Monsieur Bauer se développent et s'inscrivent dans le CNAM donne la mesure de ses affirmations selon lesquelles la création d'une section de criminologie au CNU correspondrait à un besoin pédagogique évident dans les termes que vous venez de rappeler, et que si le monde universitaire s'était mobilisé contre ce projet c'est parce qu'il serait sottement "conservateur" et "frileux". Depuis sa nomination au CNAM, M. Bauer a mis en place une seule unité d'enseignement intitulée « Criminologie », d'une durée totale de 31h30. Pour l’année universitaire 2011-2012, il n’y a que 16 personnes inscrites à ce cours d’Alain Bauer. Or, il y a une règle au CNAM selon laquelle un cours doit avoir au moins 20 inscrits pour être jugé viable et adapté. En toute logique, le cours d’Alain Bauer entre donc dans la catégorie de ceux que le CNAM pourrait décider de supprimer faute d’avoir un nombre suffisant d’étudiants. Enfin, être professeur au CNAM oblige normalement la personne concernée à être inscrite dans un laboratoire de recherche du CNAM. Enseigner est essentiel mais on attend aussi des personnes recrutées qu'elles produisent des recherches en s'inscrivant dans des équipes. Or Alain Bauer n'est inscrit dans aucun des laboratoires du CNAM. Pour conclure, je dirai que la façon dont ce professeur s'inscrit dans la communauté scientifique du CNAM est tout à fait symétrique de la façon dont a été pensé et décidé la création d'une section de criminologie au CNU. Ne tenir aucun compte des activités et observations de la communauté universitaire, concernant notamment l'importance de la dimension interdisciplinaire à prendre en compte, piloter le développement d'une section uniquement grâce à la proximité de ses investigateurs avec le pouvoir politique. Où respecte-t-on dans cette procédure le principe constitutionnel de l'indépendance des enseignants-chercheurs ? Quelle conception de l'« autonomie » universitaire exprime-t-on dans un tel processus ?

 

 

Dernière minute :

A quelques semaines des élections, le ministère s'apprête à créer 2 postes de MdC + 2 postes de PR à la mutation en "criminologie" au CNAM.

Apparemment, il s’agit de créer un labo pour A. Bauer et ses 16 auditeurs…

 

http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?post/2012/04/03/le-ministere-veut-creer-un-pole-national-de-criminologie-au-CNAM

 

 

NB : Les crimes de Toulouse et Montauban auront permis d’apprécier les analyses de nombreux « criminologues » et de retrouver quelques-uns des personnages cités plus haut qui se sont succédé sur les plateaux de télévisions et les radios avec un message remarquablement stéréotypé et formaté : la criminologie serait donc une science exacte !?!

Quelques extraits sur les «experts de la criminologie appliquée » en action » =

 http://www.dailymotion.com/video/xpr5ll_alain-bauer-vendeur-de-sornettes-criminologie-27-03-2012_news

 

 

 http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-la-criminologie-a-t-elle-toute-sa-place-a-l-universite-2012-04-03

 

Enfin ne pas rater cette incroyable expertise (et les commentaires qui suivent !):

http://www.atlantico.fr/decryptage/que-colt-45-revele-tueur-fusillade-toulouse-arme-xavier-raufer-313588.html

lorrain- 21/03/2012 - 11:01 - cet expert est un con

 

 

NB2 :

Cette affaire dramatique de Toulouse a réactivé les débats autour du FICHAGE et de son usage. Généralement honni et critiqué pour son aspect liberticide et inquisitorial, mais critiqué cette fois pour l’absence de mesures prises contre des gens qui n’avaient somme toute pas commis de délit et dont le passage à l’acte n’était pas gravé dans le marbre… Va-t-on voir réapparaître les arrestations préventives utilisées contre les militants ouvriers, socialistes, anarchistes les veilles de 1ermai au début du XXe siècle ?

Elle a également permis de voir combien la police — en l’occurrence après les parachutistes et les enfants juifs — pouvait susciter de haine puisque les victimes suivantes programmées par le tueur étaient un responsable de la BAC et une policière de la DCRI à Toulouse…

 

Une semaine après les faits, on trouvera sur laLettre d'information du site Délinquance,justice et autres questions de société
Nouvelle série, n°49 (18 mars 2012)
un certain nombre de réflexions intéressantes (comme toujours !), notamment sur l’attitude des medias
Articles(à consulter en cliquant ici) :
* Philippe ROBERT, Renée ZAUBERMAN - Sécurité et délinquance : les illusions d’un diagnostic à la veille des élections
* Olivier ESTEVES - De Londres (2005) à Toulouse (2012), la stigmatisation de l'Islam en question
* Jacques LE BOHEC - Affaire Merah : les journalistes ont-ils cédé à une « théâtralisation morbide » ?
* Daniel SCHNEIDERMANN - Tuerie de Toulouse : retour sur le travail de décervelage de BFM-TV
* Laurent MUCCHIELLI - Vidéosurveillance : point de vue du politique et point de vue du chercheur
* Pierre PIAZZA - Fin de partie pour le fichier biométrique des « gens honnêtes »
* Laurent MUCCHIELLI - Après le drame de Toulouse, créons une commission d'enquête parlementaire

 

 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :